RÉUSSITES

UNE START-UP SCALABLE PEUT-ELLE CROÎTRE EN RÉGION ?

Publication : N° 17 OCTOBRE 2021

Et si la croissance française provenait des start-ups ! Avec la montée en puissance de la French Tech et alors que plus d’un milliard de dollars ont été levés en juin, les investisseurs semblent le penser. Depuis 2 à 3 ans, la confiance dans cet écosystème innovant est de mise. Si les start-ups parisiennes restent plus désirables, certaines jeunes pousses locales gagnent du terrain. L’effet de leur scalabilité, comme disent leurs jeunes dirigeants. Explications.

1,45 Md€
Au premier trimestre 2021, les jeunes pousses tricolores ont réalisé 173 tours de table et levé 1,45 milliard d’euros. Un niveau quasiment record. Source : Avolta Partners
200 000
Les 120 start-ups françaises du classement FT Next40/120 prévoient de créer plus de 200 000 emplois d’ici à 2025. Source : La French Tech

Ils n’ont que ce mot à la bouche : la scalabilité. Dans le monde des startuppers, on aime les anglicismes, les prévisions à long terme et les belles histoires, tout particulièrement celles qui vous font passer, en un rien de temps, du statut de start-up à celui de grande entreprise performante et rentable, ces fameuses licornes dont la valorisation atteint un milliard de dollars. Être estampillé scalable sonne comme un Graal, car ce vocable valide un potentiel de croissance bien supérieur aux autres modèles en raison d’une capacité réelle à produire davantage et à développer le portefeuille de clients tout en réalisant des économies d’échelle. Il est l’assurance de trouver des financeurs motivés, généreux et impliqués ! Un jeu qui rapporte gros, à en juger par la pluie de levées de fonds tombée sur l’écosystème des startuppers depuis le début de l’année.

EN JUIN, PLUS D’UN MILLIARD DE DOLLARS ONT ÉTÉ MOBILISÉS. La société Contentsquare (secteur du digital et de la data) a drainé un demi-milliard de dollars en mai ; Ledger (sécurisation de cryptomonnaies) a levé 380 millions de dollars début juin et ManoMano, spécialiste de la vente en ligne d’articles de bricolage et de jardinage, a bouclé un tour de table de 355 millions de dollars, ce qui la valorise à hauteur de 2,6 milliards. Malgré la crise sanitaire et les aléas économiques, la French Tech passe entre les gouttes. Si le rythme est maintenu, elle pourrait battre un nouveau record de financement, cette année, et confirmer son statut de championne de l’Union européenne : en 2020, la France avait en effet distancé l’Allemagne avec 5,4 milliards d’euros levés. Seule ombre au tableau : la vie de cet écosystème se passe encore très majoritairement à Paris ! Née dans la capitale, mais récemment déménagée à Lyon, la start-up Indy juge que cette manœuvre a permis de tisser des liens avec les investisseurs parisiens et lui a ouvert la porte des capital-risqueurs nationaux et internationaux. L’un des enjeux est donc d’accélérer la décentralisation et de faire savoir que les régions ont du talent. D’autant que les start-ups scalable provinciales ne sont pas une denrée rare, notamment en Auvergne-Rhône-Alpes, avec une prédominance de représentation dans les secteurs médicaux, digitaux et informatiques.

Témoin : la société Agicap, née à Lyon en 2016 et dont les associés - qui dépassent à peine les 30 ans d’âge moyen et ont foulé les bancs d’emlyon - se rêvent déjà en licorne. Cet éditeur de logiciels de trésorerie pour les PME françaises et européennes annonce 400 collaborateurs en fin d’année (350 aujourd’hui) et 800 en décembre 2022. Il se présente comme le futur Google de la finance, utilisé par des milliers d’entrepreneurs et fort d’une valorisation à 10 chiffres. Reconnue parmi les entreprises à très forte croissance, Agicap a encore levé 100 millions de dollars, en mai, auprès du fonds américain Greenoaks, connu pour avoir investi dans Deliveroo et Robinhood. « L’enjeu est ainsi d’ouvrir une dizaine de sociétés en Europe et de recruter 100 à 150 personnes afin d’assurer la scalabilité du produit », comme le résume Clément Mauguet, l’un des trois fondateurs. Depuis Lyon, Agicap embauche 50 à 60 profils techniques mensuels en vitesse de croisière, en argumentant sur la qualité de vie. « Certains investisseurs pensaient que nous ne pourrions pas tenir un tel rythme en dehors de Paris, ajoute le dirigeant. Mais la dolce vitae locale et un coût de la vie raisonnable sont des arguments imparables. Sans compter que la Covid a joué positivement ».

Clément Mauguet
L’un des trois fondateurs d’Agicap.
Lyon, 69
TRUSTOO
Cette autre start-up locale dédiée à l’inspection, avant achat, de voitures d’occasion a bouclé une levée de fonds de 900 000 € pour accélérer son développement en France et en Europe. Celle-ci a été réalisée auprès de business angels et d’investisseurs privés, parmi lesquels Christophe Sapet, fondateur historique du constructeur de navettes autonomes, Navya.
Marion Malandain
Optimiz Construction.
Lyon, 69

LE MONDE DES START-UPS NE S’ARRÊTE ÉVIDEMMENT PAS AUX TRÈS GROSSES LEVÉES DE FONDS et aux ambitions financières vertigineuses. Marion Malandain, fondatrice en juillet 2020 d’Optimiz Construction après un double diplôme de l’École de Mines de Saint-Étienne et d’emlyon, prône une croissance raisonnée et une démarche axée sur l’autofinancement. Elle a obtenu une bourse de 15 000 euros de la French Tech pour affiner son business model et ses objectifs. Sa force réside dans son produit : une application d’optimisation des découpes d’acier à l’usage des entreprises du BTP, qui permet de consommer environ 25 % de matériaux en moins et s’intègre facilement sur les différents chantiers. « Notre scalabilité se mesure à notre capacité à produire davantage tout en réalisant des économies d’échelle, assure la jeune femme. Nous n’avons pas d’usine, une force de frappe commerciale via les réseaux sociaux et un modèle duplicable facilement dans d’autres pays ». Le Canada est déjà dans son viseur, ainsi que des embauches à court terme. Jusqu’ici incubée chez les Premières, un réseau de femmes entrepreneurs, Marion Malandain vient d’intégrer le campus de start-ups parisien Station F.

Une délocalisation qui tient davantage à l’effervescence créative et business qu’elle trouve sur place qu’à un rejet de l’environnement lyonnais l’ayant vu naître. « Il est important pour moi de rester au contact de mes clients, qui sont aussi bien à Lyon, qu’à Bordeaux ou au Mans, conclut-elle. D’où la nécessité de maintenir un élan positif dans tous les territoires de l’Hexagone et de continuer à soutenir les start-ups régionales, ce que réussit très bien la French Tech ». Cette dernière vient, par exemple, de lancer French Tech Rise, un événement programmé en novembre pour permettre à des start-ups de toutes les régions de rencontrer les plus grands fonds d’investissement en capital-risque de la place parisienne. Les candidatures sont ouvertes jusqu’à la mi-octobre.