FORMATION

Liberté chérie !

Publication : N° 9 décembre 2018

La réforme de la formation professionnelle est en marche depuis son vote à l’Assemblée nationale, le 1er août dernier. Les décrets sont attendus avec impatience, mais une chose est certaine, cette loi dite « pour la liberté de choisir son avenir professionnel » révolutionne les manières de faire : celles des acteurs du secteur, mais surtout celles des entreprises et de leurs collaborateurs. Les termes de libéralisation et d’individualisation sont fréquemment employés pour en évoquer le contenu. Décryptage.

Deux marqueurs idéologiques forts caractérisent les négociations conduites par le ministère du Travail depuis le début de l’année pour mener à bien sa réforme et la perception qu’en ont les entreprises et les professionnels de la formation : individualisation et libéralisation. La preuve avec un Compte personnel de formation (CPF) qui, s’il n’a rien de nouveau, sera désormais crédité en espèces sonnantes et trébuchantes. Chaque actif, y compris celui travaillant à temps partiel, cumulera 500 euros de crédit formation chaque année (800 pour les personnes sans qualification), plafonné à 5 000 euros sur dix ans. Le fait de raisonner en euros - et non plus en heures - rend les choses bien plus palpables ; d’autant qu’une application CPF sur smartphone sera lancée l’an prochain. Chaque salarié pourra y rechercher les annonces d’emploi sur sa région et dans sa spécialité, recenser des formations pertinentes et les offres des organismes, voir les évaluations des stagiaires ayant suivi un cursus, s’inscrire en ligne et même régler le parcours choisi via la Caisse des Dépôts. Une simplicité inédite dans ce secteur très complexe, mais accueillie plutôt favorablement par les entreprises. Le ministère du Travail n’élude pas les risques, mais y oppose deux garde-fous : pour accéder aux fonds du CPF, un organisme devra être certifié. Salariés et chômeurs pourront en outre se faire guider gratuitement via le Conseil en évolution professionnelle (CEP), dont le rôle de guide est renforcé.

“Réel levier de performance, la formation deviendra plus simple à mettre en œuvre pour les chefs d'entreprise”
Myriam Bencharaa
vice-présidente de la CCI en charge de la formation
99 %
des salariés estiment qu'il est important de se former tout au long de la vie. Source : baromètre de la formation professionnelle en France. Groupe Cegos. 2017
64 %
des Français souhaitent engager une reconversion professionnelle. Les moins de 30 ans sont aujourd'hui 69% à vouloir changer de métier ou d'entreprise. Source : ministère du Travail

L’EMPLOYABILITE AU CŒUR DU PROCESSUS

Simplification, toujours, du côté de la collecte des fonds et des circuits de financement. À partir de janvier 2021, les entreprises verseront une seule cotisation à l’Urssaf : 1,68 % pour les entreprises de plus de 11 salariés (taux inchangé, avec toujours 1 % pour la formation continue et 0,68 % pour l’apprentissage) et 1,23 % pour celles de moins de 11 salariés. Les fonds collectés seront répartis entre différentes entités, dont la Caisse des Dépôts pour le financement du CPF, les Régions, Pôle emploi et les Opco. Les fonds mutualisés par les Opco bénéficieront aux TPE-PME de moins de 50 personnes, mais les entreprises de plus de 50 salariés, qui ne bénéficieront plus des fonds paritaires, auront en contrepartie des obligations comptables, d’organisation et de reporting largement allégées. Le Plan de formation, qui devient le Plan de développement des compétences, sera simplifié à l’extrême, même si l’obligation de veiller à l’employabilité des salariés reste intacte. On évoque un processus pédagogique permettant d’atteindre un objectif professionnel et faisant l’objet de modalités d’apprentissage multiples, que cela soit en situation de travail, à distance, voire plus informelles : formations autodirigées, colloques, social learning, formations digitales, plateformes collaboratives, Mooc…

Simplification, encore, dans l’organisation même du système de formation français. Les Opca sont remplacés par des Opérateurs de compétences (Opco), réduits à environ une quinzaine et organisés par filière, dont la mission sera de gérer l’apprentissage, ainsi que le plan de développement des compétences (ex-plan de formation) des TPE-PME de moins de 50 salariés, de co-construire des certifications de branche et de contrôler la qualité et les prix des organismes. France Compétences, la nouvelle super agence nationale, fusionnera trois instances actuelles : Copanef, Cnefop et FPSPP. Dès 2021, France Compétences déploiera des missions de suivi de la qualité des formations et de certification des organismes formateurs. Elle contrôlera les prix des formations et le bon fonctionnement du CEP. « Cette réforme est complexe dans ses aspects techniques, mais si elle est correctement suivie, elle va donner un nouvel élan à nos métiers, témoigne Aurélie Majera Gris, responsable CCI formation Lyon Saint-Étienne Roanne. Ce qui ne change pas, en effet, c’est la conviction que former un salarié génère des bénéfices à la fois personnels pour celui-ci et de compétitivité pour sa société. Avant, les entreprises devaient définir un programme, un organisme, une durée… Demain, elles devront identifier un point central : quels sont les objectifs professionnels à atteindre pour mon collaborateur et comment les atteindre ». En corollaire, une question se pose : les entreprises deviendront-elles plus exigeantes quant aux retours sur les investissements consentis pour la formation de leurs salariés ?

Contact : 04 72 40 58 58

www.lyon-metropole.cci.fr

NOUVEAUX DROITS AU CHÔMAGE
Les personnes qui démissionnent en ayant un projet de création d’entreprise ou de reconversion professionnelle auront désormais droit à l’assurance chômage. Quant aux indépendants, ils bénéficieront d’un filet de sécurité pour rebondir lorsque leur activité connaît une liquidation judiciaire. Ils recevront 800 euros par mois durant 6 mois.
57 %
des Français se considèrent mal informés sur la formation professionnelle.
55 %
des salariés estiment que la formation ne répond que partiellement ou pas du tout à leurs attentes. Source : enquête Les Français et la formation professionnelle, Institut Montaigne, janvier 2018

CCI FORMATION : ADAPTATION REUSSIE !

La réforme impacte l’organisation des professionnels de la formation. Ceux-ci avaient pour habitude de discuter avec les entreprises ; ils vont devoir communiquer plus directement avec les salariés. CCI formation a pris le virage de cette approche BtoC depuis quelques mois déjà. Des investissements ont été réalisés pour refondre le site internet, créer des applications mobiles, être présents sur les réseaux sociaux… « Il nous faut aujourd’hui sortir de la simple vente d’un produit pour aller sur le conseil à l’apprenant, indique Aurélie Majera Gris, responsable CCI formation Lyon Saint-Étienne Roanne. Nous aidons à choisir la bonne formation, à évaluer les besoins de chacun pour maintenir son employabilité. C’est une petite révolution ». Le centre de formation a créé des mini sites de conseil, par exemple sur le digital et les langues. Il lancera aussi dès le 1er janvier prochain, trois nouvelles certifications de compétence en entreprise : international, achat et qualité de service client.

www.cciformationpro.fr

L’AVIS D’UNE DRH

Caroline Oddos est directrice des Ressources Humaines d’Opteven, une société de 460 personnes basée à Villeurbanne et centrée sur deux métiers liés à l’automobile : l’assistance routière et la garantie des pannes mécaniques. « Auparavant, nous pouvions récupérer une partie des fonds versés au titre de la formation pour financer nos actions, dit-elle. Avec la réforme, ce ne sera plus le cas, mais nous ne diminuerons pas pour autant notre budget. Notre entreprise se porte bien et conserve les moyens d’agir dans un domaine stratégique pour elle, car les besoins en compétences sont très importants. Cela dit, nous serons plus regardants à différents niveaux et notamment vis-à-vis des organismes de formation ». Caroline Oddos juge en outre très positif que les collaborateurs deviennent les acteurs de leur propre parcours d’apprentissage. « C’est un changement culturel qui devrait générer des effets positifs, estime-t-elle. Et qui va nécessiter un travail d’accompagnement de notre part très intéressant ». Deux points d’ombre sont néanmoins soulignés : « Quelles seront les formations de développement des compétences éligibles au Compte personnel de formation de chaque collaborateur et qui remplacera l’interlocuteur de proximité très compétent avec lequel nous étions en contact au sein de notre Opca ? ».

L’ANALYSE D’UN PROFESSIONNEL DE LA FORMATION

Pour Olivier Marion, directeur du Cnam Auvergne Rhône-Alpes, qui forme chaque année plus de 3 000 adultes dans la région, « cette réforme est puissante dans ses effets, véritablement simplificatrice et annonciatrice d’une mise en concurrence salutaire entre les différents opérateurs et professionnels du secteur ». Volet central selon lui : la libéralisation du marché, dont les bénéfices sont synonymes de plus grande agilité, adaptabilité et qualité de services des centres de formation. « Remettre les entreprises, les branches et les citoyens au cœur du processus est une avancée notable, poursuit-il. L’entreprise devient responsable de l’employabilité de ses collaborateurs, avec des pénalités lourdes en cas de mauvais résultats, et ceux-ci vont avoir un regard plus consumériste sur les offres disponibles. La formation n’est plus vue comme une dépense, mais comme un investissement ; elle obtient le statut de placement personnel et entrepreneurial ».

QUID DE L’APPRENTISSAGE ?

La loi vise aussi un fort développement de l’apprentissage. Les entreprises de moins de 250 salariés formant des jeunes en CAP ou en Bac pro bénéficieront d’une aide unique. Et, petite révolution, elles pourront ouvrir un Centre de formation d’apprentis (CFA) sans régulation de la Région comme c’était le cas jusqu’à aujourd’hui. La loi annonce également une aide de 500 euros au permis de conduire pour les apprentis majeurs et une augmentation de 30 euros par mois pour ceux de moins de 20 ans en CAP ou en Bac pro. En outre, 15 000 jeunes apprentis auront la possibilité chaque année de partir en Erasmus pro d’ici 2022. Et le nombre d’écoles de production sera doublé. Des mesures qui résonnent positivement aux oreilles de Véronique Furlan, directrice de la SEPR Lyon, où plus de 200 formations qualifiantes du CAP à la licence sont dispensées à 2 600 apprentis. « Le principe de réformer massivement est utile, estime-t-elle. Car nous pratiquons un apprentissage selon une architecture conçue au début des années 70. Je perçois un système pensé pour servir enfin une accélération de la diffusion de l’apprentissage dans notre pays. Bien sûr, cela questionne nos manières de faire, d’aller vers les entreprises et les apprenants, mais l’exercice est à la fois difficile et dynamisant ». La SEPR va s’attacher à revoir son offre, en relation étroite avec les entreprises et les branches professionnelles. Elle sait qu’elle devra se structurer pour mieux conseiller chaque individu rendu autonome dans ses choix. Un pas de géant pour le concept de formation tout au long de la vie.

70 %
des apprentis ont un emploi 7 mois après leur diplôme. Ils sont environ 400 000 jeunes à choisir cette voie de formation initiale. Source : ministère du Travail
EGALITE HOMMES-FEMMES
45 ans après la loi pour l’égalité professionnelle, les écarts de salaires entre les femmes et les hommes perdurent, avec 9 % de différence à travail égal et 25 % sur l’ensemble de la carrière. Les entreprises auront 3 ans pour se conformer à l’égalité salariale. Elles devront dédier une enveloppe au rattrapage salarial. Des sanctions sont prévues si ce dispositif n’est pas respecté.

LA REFORME DE LA FORMATION PROFESSIONNELLE EN 5 POINTS

  • CPF (Compte personnel de formation) pour chaque salarié crédité de 500 €/an

  • Création d’une application en ligne pour s’inscrire à une formation et la payer avec son CPF

  • Création d’une agence de régulation, gérée par l’État : l’agence France Compétences

  • Cotisations des entreprises directement collectées par l’Urssaf

  • Fin de Opca, les Organismes paritaires collecteurs agréés et naissance des Opco, les Opérateurs de compétences