Recrutement

LA RELATION S’EST INVERSÉE

Publication : N° 18 Janvier 2022

ll n’y a pas que le travail dans la vie, et c’est tant mieux ! Voici en substance ce que pensent aujourd’hui de nombreux dirigeants d’entreprise. La nouvelle génération, mais aussi la pandémie de Covid-19 et les tensions constatées sur le marché du travail, rebattent les cartes. La relation entre recruteurs et candidats s’inverse. Non sans impact sur les pratiques de management.

Qu’il officie derrière les fourneaux de son Hard Rock Café lyonnais ou assure ses rendez-vous pour développer son groupe de restauration, Mathieu Cochard hisse le recrutement et la fidélisation des collaborateurs au rang « d’enjeux majeurs des dix prochaines années ». Pour ce patron de 36 ans à la tête de cinq établissements (bientôt sept) avec son associé Thibault Salvat, il convient « de prendre ces éléments à bras le corps afin d’apporter des réponses claires et innovantes aux attentes des collaborateurs ».

“Selon le dernier baromètre de l’Apec, près de 43 % des 18-24 ans estiment que le travail à distance va devenir une nouvelle norme, contre 21 % des 55-64 ans.”

Plutôt entre deux avions, Guillaume Levacher, jeune dirigeant de l’entreprise familiale Lethiguel, résume ainsi le sujet : « La génération de nos parents vivait pour travailler, avec beaucoup de passion ; la nôtre travaille pour vivre et veut donner un sens à son engagement. Le retournement est immense, non sans impact ». Un retournement qui impose aux entreprises d’actionner un double jeu de séduction : le premier, bien connu et maîtrisé, à l’attention de leurs clients et le second, devenu plus complexe, pour conserver leurs collaborateurs et en attirer de nouveaux. Alors même que de sérieuses difficultés de recrutement se font jour ! Tant Pôle Emploi que l’Apec estiment en effet que 6 à 8 entreprises sur 10 en cours d’embauche anticipent des difficultés pour dénicher les bons candidats. Le Gouvernement vient même de poser 1,4 milliard d’euros en plus sur la table, dont les deux tiers par redéploiement de crédits d’urgence non utilisés, pour accompagner des centaines de milliers de formations. Avec un espoir : apaiser les difficultés.

Guillaume Levacher
DG de Lethiguel
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Soucieux de répondre aux PME de 51 à 300 salariés, écartées des fonds de formation mutualisés depuis la réforme de 2018, l’État rallonge les crédits afin de financer 50 000 formations longues et 300 000 courtes pour les enjeux immédiats. Toute embauche en contrat de professionnalisation sera ainsi assortie d’une prime de 8 000 euros en 2022. Plus globalement, le grand Plan d’investissement dans les compétences (Pic) abondera en faveur des chômeurs ou jeunes précaires, quel que soit leur niveau de qualification. L’idée est de former 1,4 million de chômeurs cette année, soit 400 000 de plus que l’an dernier, notamment dans les métiers en tension et via des immersions en entreprise.

7,1 %
Le taux de chômage au 30 septembre 2021 en région Auvergne-Rhône-Alpes.
141 500
Le nombre de demandeurs d’emploi inscrits en catégories A ou B ayant repris un emploi d’une durée d’au moins un mois au cours du 2e trimestre 2021 en Auvergne-Rhône-Alpes. Ce nombre est en hausse de 18,6 % par rapport au 2e trimestre 2020. Source : Pôle Emploi
Stéphane Barnay
DG des Cartonnages du Roannais
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SENS, TEMPS POUR SOI ET SALAIRE : LE TRIO GAGNANT

Stéphane Barnay, DG des Cartonnages du Roannais, ose même le vocable de désirabilité pour qualifier ce combat émergent. « J’ai beaucoup travaillé cette notion de désirabilité, assure-t-il, qui est radicalement différente de celle de l’image de l’entreprise, et qui s’accompagne de preuves. Ce n’est pas un poster dans un couloir ou un babyfoot qui peuvent compenser une rémunération mal adaptée à la loi de l’offre et de la demande du moment. Car il ne faut pas se tromper, le salaire reste un point clef pour recruter les meilleurs talents ». Dans cette PME de 44 collaborateurs et 9 millions d’euros de chiffre d’affaires, les heures supplémentaires sont payées dans le mois de leur réalisation et l’intéressement distribué en fin d’année est strictement le même pour tous : manutentionnaire, comptable, manager, employé de bureau ou directeur général, le montant perçu est identique.

« Le travail n’est plus au cœur des préoccupations de la nouvelle génération, c’est un fait à accepter, poursuit Stéphane Barnay. Un chef d’entreprise, c’est un sportif qui s’adapte aux règles du moment. Or aujourd’hui, notre société est davantage tournée vers le bonheur personnel que le travail, il faut donc donner des motifs de satisfaction dans l’exercice des missions professionnelles ».

EMLYON AU TOP DE L’EMPLOYABILITÉ
Le Times publie chaque année un palmarès des meilleurs établissements d’enseignement supérieur mondiaux pour leur employabilité. Pour la 6e année consécutive, emlyon se classe 2e école de commerce française derrière HEC et conserve sa place dans le Top 40 (38e). Ce classement évalue la réputation des établissements et de leurs diplômés selon le point de vue des recruteurs. En 2021, près de 11 000 directeurs généraux de sociétés internationales présentes dans 22 pays ont répondu à cette étude. À noter dans vos agendas : le Career Center d’emlyon, programmé du 10 au 13 janvier, afin de mettre en relation les étudiants et les recruteurs.

COOPTATION ET POIDS DES RÉSEAUX SOCIAUX

Pour une majorité de jeunes, comme Ludivine, rencontrée sur le campus de l’université Lyon 1, ou comme Arthur, fraîchement entré à emlyon, la recherche de sens et d’impact sur le monde est un critère de première importance dans le choix d’une entreprise. Tous deux citent aussi la stratégie RSE (Responsabilité sociétale des entreprises) comme un étalon majeur, avant la rémunération et les avantages proposés : 13e mois, intéressement, participation… Une enquête conduite par Harris Interactive avec Epoka et L’Étudiant au printemps dernier révèle en effet qu’une majorité de jeunes ne veut plus choisir entre bon salaire et qualité de vie au travail : les deux sont aussi importants pour 55 % des étudiants et diplômés en écoles d’ingénieurs et 68 % de leurs camarades en écoles de management ou à l’université. Plus généralement, les leviers de motivation portent à présent sur l’esprit d’équipe, la possibilité d’évoluer rapidement, celle de développer ses compétences en faisant plusieurs missions et sur la mobilité à l’international.

FORCES VIVES
La CCI facilite les recherches de stages de découverte professionnelle des collégiens de 3e, étudiants et lycéens. Elle initie les mises en relation et établit les conventions. Pour les entreprises qui hésitent parfois à accueillir des jeunes sans expérience, c’est une façon de se faire connaître, de promouvoir les métiers et pourquoi pas d’identifier des candidats potentiels pour un apprentissage. apprentissage@lyon-metropole.cci.fr

« Avec le Covid, les choses ont changé, argumente encore Guillaume Levacher, dont l’entreprise réalise 90 % de ses 13 millions d’euros de chiffre d’affaires à l’export, essentiellement pour l’industrie automobile. Les candidats que nous recevons ont tous fait une pause et sont en recherche d’un job porteur de sens. Par exemple, le travail en groupe projet les séduit énormément. Il est utile aujourd’hui de briser les murs et les hiérarchies. Chez Lethiguel, nous sommes des lilliputiens dans un secteur de géants, mais nos efforts pour innover en permanence, notre ouverture à l’international et nos investissements pour aller plus loin en matière de protection de l’environnement et de préservation des ressources dans notre processus de production sont des arguments qui font mouche. Je m’astreins à partager au maximum notre stratégie et à prendre l’avis des collaborateurs, car même si le monde avance à 100 à l’heure aujourd’hui et comme le disait le président Eisenhower, les plans sont inutiles, mais la planification reste indispensable ».

Dans un secteur de la restauration très chahuté par la crise sanitaire et à la tête d’un groupe qui dépasse les 10 millions d’euros d’activité, Mathieu Cochard identifie lui aussi la nécessité de se réformer : par exemple en garantissant un week-end de congés par mois, en privilégiant des horaires de service en continu, en communiquant davantage sur le projet d’entreprise ou en formant les équipes. Il est même en train de créer une nouvelle entité afin de permettre aux managers de prendre des parts sociales dans le groupe. Il mise aussi plus volontiers sur la cooptation et les réseaux sociaux. Car la digitalisation du recrutement s’accélère : les actifs sont aujourd’hui 81 % à utiliser leur mobile dans leur recherche d’emploi et deux tiers d’entre eux ont accès à leur CV depuis leur smartphone. En mai dernier, TikTok a lancé une plateforme de mises en relation entre ses jeunes utilisateurs et les entreprises ; le réseau s’est aussi associé avec Pôle Emploi pour créer #MissionEmploi, un espace dédié à la recherche de jobs et de formations.

Mathieu Cochard
co-fondateur du groupe CBH
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Thomas Crochet
co-président du Club Hôtelier Lyonnais et directeur du DoubleTree by Hilton
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CREER DES VOCATIONS ET FAIRE RÊVER

Cette question des métiers en tension, le secteur de l’hôtellerie-restauration la connaît de longue date, mais la pandémie a démultiplié le problème. Le manque est devenu criant après des mois d’activité au ralenti, qui ont poussé une partie du personnel à privilégier un mode de vie permettant de profiter des soirées et week-ends. Les chiffres avancés par la profession oscillent entre 100 000 et 120 000 emplois manquants. « Nos enjeux sont de créer des vocations, intervient Thomas Crochet, co-président du Club Hôtelier Lyonnais et directeur du Doubletree by Hilton. Pour cela, une réforme de nos métiers est inévitable, tant dans un souci de revalorisation des salaires que d’aménagement des emplois du temps, mais il convient aussi de faire rêver autour de nos professions de passion. Nous allons beaucoup dans les écoles, nous nous préoccupons davantage de la formation initiale, nous intervenons auprès de jeunes en échec scolaire pour leur donner envie d’emprunter le chemin de l’hôtellerie ».

“Nous intervenons auprès de jeunes en échec scolaire pour leur donner envie d’emprunter le chemin de l’hôtellerie.”
Thomas Crochet

Même constat dans les transports, où les métiers sont de surcroît méconnus et, en raison de la nature même de leur exercice, peuvent éloigner un salarié de son domicile plusieurs jours de suite. Alors que les organisations patronales et syndicales négocient une revalorisation des grilles salariales, la Fédération nationale des transports routiers de la Loire (FNTR Loire) recherche près de 400 personnes pour faire face à la demande de ses 400 entreprises adhérentes. « Notre pyramide des âges est vieillissante, reconnaît César Namysl, son secrétaire général. Il nous faut donc activer plusieurs leviers en même temps ». Parmi ceux-ci, l’action du GEIQ Transport 42, créé il y a 10 ans pour aider les transporteurs dans leur recrutement. Cette association accompagne, par exemple, une trentaine de candidats aux métiers de la conduite et de la logistique chaque année ; elle gère la signature des contrats de professionnalisation entre les deux parties et assure l’organisation des emplois du temps, à hauteur de 3 mois en formation et de 9 mois chez l’employeur.

Nadine Leblanc & César Namysl
respectivement secrétaire général de la Fédération nationale des transports routiers de la Loire & responsable du GEIQ Transport 42
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La FNTR Loire est aussi signataire d’une convention avec l’Agence nationale pour l’amélioration des conditions de travail (Anact), un sujet brûlant dans ce secteur en grande tension. Aux côtés de la métallurgie et du bâtiment, elle s’est en outre impliquée dans la première édition de Talents et Métiers, un événement-séduction organisé par Emploi Loire Observatoire en décembre dernier au Zénith de Saint-Étienne.

NUIT DE L’ORIENTATION
Pour valoriser l’image de votre entreprise et la faire connaître auprès d’un public de jeunes, direction la Nuit de l’Orientation, le vendredi 21 janvier en fin de journée (15h-22h) au Palais de la Bourse de la CCI. Au programme : un espace Métiers, un corner d’information générale sur l’orientation, une zone multimédia où réaliser des tests de personnalité et de positionnement, un espace conseil-orientation-coaching, ainsi que des conférences thématiques. www.nuitdelorientation-lyon.fr

QUESTION À…

Sébastien Arcos, directeur des écoles Eklya (650 étudiants) et Hybria (330 étudiants), toutes deux appartenant au groupe CCI.

QUE SE PASSE-T-IL, AUJOURD’HUI, DANS LA TÊTE D’UN JEUNE QUI HÉSITE ENTRE DEUX ENTREPRISES POUR DÉMARRER SA CARRIÈRE ?

Il y a 15 ans, le salaire l’emportait dans son choix. Aujourd’hui, la rémunération vient en second. Ce qui fait la différence, ce sont les perspectives d’évolution, l’autonomie du poste, le travail en mode projet, le nombre de jours de congés… Les jeunes ne se projettent plus à 10 ans, ils ont besoin d’être en mouvement sur un temps court et sont très libres dans leurs comportements. Les méthodes de management doivent donc évoluer radicalement et trouver le bon dosage. Être exigeant, oui, mais avec une certaine latitude et un peu de liberté, notamment sur les horaires… d’autant que la génération qui suit s’annonce encore plus disruptive !