Axel Kahn, Scientifique, médecin-généticien et essayiste français

Publication : N° 11 septembre 2019

« IL N’Y A PAS DE BONHEUR HUMAIN SANS PENSÉE »

ÊTES-VOUS FASCINÉ PAR LA PERSPECTIVE DE CETTE SOCIÉTÉ OÙ COHABITERONT INTELLIGENCE ARTIFICIELLE ET INTELLIGENCE HUMAINE ?
Axel Kahn
: On ne peut qu’être fasciné par un tel changement. C’est à dire à la fois épouvanté et émerveillé

QUELLES SONT LES OPPORTUNITÉS QUE VOUS VOYEZ DANS L’INTELLIGENCE ARTIFICIELLE ?
AK : Il faut d’abord la définir précisément. Car il y a deux types d’intelligence artificielle. Celle d’avant 2010 qui était en fait la mise à disposition d’un concentré d’intelligence humaine, via l’ensemble des données que l’homme déversait dans des machines capables de traiter l’information avec une grande rapidité d’exécution. Mais ces machines, que nous utilisons massivement aujourd’hui, restaient somme toute fort peu intelligentes. L’IA nouvelle génération, en revanche, née dans les années 2010, apprend, commence à conceptualiser, à faire des hypothèses et à s’améliorer. Et là où ira cette intelligence artificielle, tout sera bouleversé. Ce sont les innovations autour du deep learning sous l’impulsion du Français Yann LeCun, directeur du laboratoire d’intelligence artificielle de Facebook, des Canadiens Yoshua Bengio et Geoffrey Hinton, qui ont donné naissance à cette intelligence artificielle telle que l’avaient imaginée ses concepteurs en 1956. C’est à dire des machines capables d’apprendre, de résoudre elles-mêmes des problèmes sans solutions données, voire d’imaginer des algorithmes. Les opportunités qui vont en découler sont considérables, et ce dans tous les domaines.

QUELS SONT LES DANGERS ?
AK : La société va être confrontée à une nécessité d’adaptation colossale. Ce qui restera un point fort de l’intervention humaine, c’est le relationnel, l’accompagnement, l’affectif, la relation aux autres, le soin aux personnes âgées, aux enfants… Bref, tout ce qui concourt à la quête du bonheur, un pan très important de l’économie. La vraie question sera alors de repenser notre modèle économique, car ces fonctions utilisent de l’argent, mais elles n’en créent pas. Les gains de productivité impulsés par les seules intelligences artificielles devront générer les moyens nécessaires pour financer ces métiers dévolus à l’homme. Dans les entreprises, la fulgurance créative, la capacité d’innover en rupture, resteront sans doute humaines. Là encore, le défi pour la société n’est pas simple à relever.

VOUS ÊTES INQUIET ?
AK : 
Il ne faut pas être pessimiste, mais concerné ! Le changement qui s’annonce est aussi grand pour le monde que l’invention de l’écriture. Mais l’homme va rester concentré sur son aspiration principale : celle d’être heureux. Avec un danger essentiel selon moi : que nous renoncions à penser sous l’effet des intelligences artificielles. Nous devons demeurer des êtres de pensée. Car il n’y a pas de bonheur humain sans pensée !

Axel Kahn
Scientifique, médecin-généticien et essayiste français
BIBLIO
Le dernier ouvrage d’Axel Kahn, L’éthique dans tous ses états (L’Aube), aborde les thèmes qui font le présent mais aussi l’avenir de notre civilisation : démocratie, sciences, entreprise, capitalisme, écologie, Europe… Tous sont impactés par le développement de l’intelligence artificielle et les formidables défis que cela génère.